De Rome à Bruxelles, le gouvernement indirect comme principe de construction politique. Par Jean-Louis Vullierme, philosophe.

(NDLR : ce petit billet est un extrait d’une conversation née sur Facebook entre Jean-Louis Vullierme et Yves Couture, tous deux philosophes politiques. Nous proposons que la discussion se poursuive ici car elle aborde un sujet d’importance au cœur de la construction européenne. En soulignant l’importance du gouvernement indirect dans la construction européenne, Jean-Louis Vullierme montre qu’elle peut en constituer le principe fonctionnel assurant à l’UE d’éviter les risques de dislocation ou d’affrontement, comme la tentation de l’hyper-centralisation du pouvoir. C’est à discuter ! )

La question impériale romaine mérite d’être reposée. Nos civilisations sont devenues irénistes sur le principe, mais au sens limité où elles n’entendent plus faire la guerre sur leur propre territoire. Elles font toujours la guerre à distance : Proche-Orient, Libye, Mali. Elles font la guerre aux frontières en cas de besoin comme l’ont confirmé, il n’y a pas si longtemps, les guerres de sécession balkaniques. Elles non pas non plus perdu entièrement leurs tentations de guerre civile, ce dont les États-Unis offrent une illustration. En Europe, toutes les visées multilatérales restent fondées sur le souvenir extrêmement vif encore et traumatique des guerres mondiales. Toute l’histoire moderne et prémoderne de l’Europe est structurée par des conflits longs et majeurs, avec des pics nombreux: guerre de 100 ans, guerre de 30 ans, guerre de 7 ans, Guerres de la Révolution et de l’Empire, guerres franco-allemandes, non limitativement.

C’est dans ce contexte qu’il convient d’appréhender l’archétype romain. L’Empire a offert le dernier état de paix durable en Europe occidentale: six siècles , en prenant les limites les plus étroites, sans inclure les prolongements carolingiens. Il a du même coup produit une homogénéisation culturelle incomplète mais indéniable, par la généralisation de son droit ou de ses dérivés, l’expansion de sa religion adoptive, le développement d’une infrastructure routière à une échelle sans précédent, et une aptitude à intégrer les forces hostiles, ce dont la fusion gothique est la plus frappante illustration, suivie de l’absorption des vikings. L’Islam aura été, au bout du compte, le seule de ces forces se montrant irréductible et non absorbable, sauf par l’empire russe qui s’est lui-même toujours pensé sous le modèle romain.

Face à ces vertus de pacification, il existe naturellement un passif, celui de la force militaire requise pour construire et préserver un empire aussi vaste. C’est la raison pour laquelle on a périodiquement reproché à la Pax Romana d’être une paix des cimetières. Ce grief est à la foi juste et injuste. Les Romains possédaient incontestablement une culture militaire, déployée implacablement. Mais ils possédaient aussi une culture de l’expansion par absorption plutôt que par anéantissement. Ils étaient largement indifférents à l’origine des personnes. Non seulement les premiers sénateurs gaulois sont entrés à la Curie avec leurs braies avant Auguste, mais le premier millénaire de la fondation de Rome a été célébré sous la présidence de Philippe l’Arabe, membre de la dynastie syrienne des Sévères. L’Empire, chaque fois que possible, a accordé de libertés municipales et s’est appuyé sur des royaumes vassaux qu’ils ne cherchaient pas à altérer, s’ils acceptaient une contribution militaire et fiscale en échange de la paix.

En d’autres termes, Rome a introduit en Europe le principe du gouvernement indirect qui offre un levier de pacification combinée à l’autonomie interne. La féodalité est est la forme dégénérée qui émerge avec la dissolution de l’Empire. C’est ce legs du principe de l’autonomie interne dans un ensemble stabilisé qui représente aujourd’hui encore le principal enjeu de la construction européenne. Le gouvernement indirect est peut-être la seule formation possible qui préserve la paix à grande échelle et soit compatible avec la forme républicaine et la démocratie qui en est une des versions. Le citoyen peut exercer sa volonté, et de façon analogue sur chacun des niveaux emboîtés : la ville, la région, le pays, la fédération. Chacune de ces formation s’exerce à son propre niveau, sans intervenir directement dans les transactions politiques du niveau inférieur à elle.

C’est également un moyen, et peut-être le seul, de prévenir un gouvernement bureaucratique unifié. A l’heure où nous parlons, l’héritage nationaliste, qui tire ses longues racines de la dislocation de l ‘Empire romain et de l’étatisme moderne, est l’unique obstacle à cette formation, seule apte à offrir à chaque enjeu la taille critique qui lui correspond, sans imposer une homogénéisation culturelle et politique délétère.

NB. Il n’est nullement question de suggérer une reconstitution quelconque de l’empire romain. Celui-ci n’est évoqué que pour son apport du gouvernement indirect, une notion hélas presque absente de la réflexion politique en Europe. Mon principal argument est que la démocratie est compatible avec un espace géopolitique de dimension continentale. La seule condition est de faire du citoyen l’unité politique de base exerçant sa magistrature simultanément à des échelles multiples et de structure analogue. La plus évidente est l’élection directe d’une assemblée représentative devant laquelle l’exécutif est responsable. Cette forme peut-être reproduite, comme c’est fréquemment le cas aujourd’hui, au niveau de la ville de la région, du pays, mais aussi, et c’est le manque à combler, de l’organisme fédératif. Aucune de ces entités n’interfère par principe avec les transactions politiques des niveaux inférieurs, sauf pour les affaires qui relèvent strictement de son domaine à l’exclusion des autres. L’Europe est à présent une entité intergouvernementale dont la démocratie est par construction absente, les gouvernements des pays exigeant de conserver chacun leur monopole étatique hérité. Il s’en suit que ses décisions sont prises sans légitimation démocratique. Les pays qui la composent lui refusent, parce qu’ils le peuvent, non seulement des ressources propres, mais encore toute autonomie dans les domaines qui relèvent naturellement d’un niveau fédératif, tels que défense, immigration, politique monétaire et fiscale, sécurité des frontières , lutte anti-terroriste, contre-espionnage et protection civile continentale. Étant à mi-chemin d’une union fédérative, l’Europe se comporte ainsi comme un Commonwealth suradministré disposant à la fois d’un déficit et d’un excès de pouvoir Ces deux maux trouveraient un remède immédiat si le dernier pas est effectué. Ceci n’entraînerait aucune menace sur la diversité ethnique et culturelle du continent, ni sur l’autonomie des politiques conduites à chaque autre niveau, mais ferait sortir l’Europe de l’état de faiblesse politique et d’impréparation aux dangers dont elle souffre au premier regard. Jean-Louis Vullierme.

8 réflexions sur “De Rome à Bruxelles, le gouvernement indirect comme principe de construction politique. Par Jean-Louis Vullierme, philosophe.

  1. Yves Couture

    Cher Jean-Louis, merci pour cette réponse, qui m’amène à faire quelques remarques complémentaires :

    1. Pour dire que l’Empire romain a assuré une paix de six siècles, il faut minimiser à la fois les guerres civiles (qui font régulièrement rage jusqu’à Auguste) et les guerres aux frontières, aussi bien offensives que défensives. Ça fait beaucoup ! La polémique chrétienne contre l’Empire continuera d’ailleurs longtemps de le traiter comme un « ramassis de brigands » aux moeurs sanguinaires. Voyez la Cité de Dieu. Augustin exagère sans doute par échauffement polémique, mais enfin il n’a pas tout à fait tort.

    2. L’autonomie laissée aux peuples conquis ou alliés était limitée. Mieux vaut peut-être une autonomie limitée qu’une autonomie pleine du point de vue des risques de guerre, mais enfin, ce n’était qu’une autonomie limitée. Montesquieu regrette par ailleurs le rouleur compresseur qui a uniformisé le monde antique, pour la langue, les moeurs, le droit, etc. Il y a aussi quelque chose comme une paix des cimetières, dans le modèle romain, pour répéter la phrase qui vous a fait réagir.

    Notre monde connait ce genre de rouleau compresseur. L’Europe communautaire, à mon sens, a ici une double influence : elle fait contrepoids aux grandes puissances mais elle contribue aussi à délégitimer les langues et les cultures nationales. Le cas français est peut-être le plus clair. Pour une partie de ses élites, la culture française est devenue ringarde et provinciale au point qu’ils en ont presque honte. Leur rêve semble d’être américain pour l’imagination, l’art, etc. et d’être européen en anglais pour les choses importantes. Se mêle à ça le vieux goût français de s’identifier à l’universel, et désormais ça veut dire une anglomanie un peu servile. Certains voient toute résistance à cette servilité comme du « nationalisme », par définition lui-même ringard et dangereux. En fait, ce genre d’attitude est bien décrit dans la littérature anti-coloniale : magnification un peu puérile de la culture dominante de l’autre, etc.(C’est cela aussi, les médias français….) Et face à cela, vous avez des nationalistes ridicules et effectivement ringards. Donc le face à face binaire qui m’attriste : des cosmopolites qui n’en sont pas vraiment, puisque leur cosmopolitisme consiste à s’effacer symboliquement, et des nationalistes infantiles et régressifs.

    3. Vous mentionnez que dans votre idéal de l’ensemble européen unifié il y aurait place pour la démocratie à toutes les échelles, y compris les « pays ». Ce mot veut généralement dire les pays tels qu’ils existent, les États nations. N’est-ce pas une formulation de vos idées un peu différente qu’à l’habitude, où vous êtes bien plus agressif à l’égard des nations ? J’ai un jour suggéré que votre perspective était exemplaire de l’effet traumatique des guerres mondiales. Je l’avais même comparé à un passage de l’Apocalypse : si ton oeil t’a offensé, arrache-le… Si la nation t’a offensé, arrache-la. Si la nation a mené à la guerre, c’est donc là son essence, et par conséquent détruis-la, remplace-la. Je suis bien trop modéré pour ces programmes radicaux, gros d’une violence que je n’ose pas imaginer. Et je crois d’ailleurs, comme vous le savez, que les nations européennes sont entrées dans leur phase largement inoffensive. Nul besoin de fonder la politique actuelle sur l’idée d’empêcher un retour de 14 ou de 39. La tentation impériale des nations européennes n’aurait plus aucune crédibilité. Les nations européennes sont de vieux lions édentés dont il ne faut plus avoir peur.

    4. Vous surestimez, à mon sens, la compatibilité des grands ensembles avec la démocratie, au sens fort d’une large participation populaire aux affaires publiques. Rome n’était pas une démocratie. Il faut jouer franc jeu ici : on peut préférer le gouvernement indirect par le droit unifié. Mais cessons d’appeler cela de la démocratie. La Commission européenne se situe assez bas sur une échelle démocratique, aussi bien par le mode de sélection de ses dirigeants, par son fonctionnement, par son répondant dans la population européenne, etc. En réalité, les élites Européennes se méfient de la démocratie, se méfient du demos, se méfient du risque de voir le demos se penser en ethnos, etc. Un philosophe allemand m’a dit un jour qu’il était habermassien par peur de la démocratie ! Les Européens ont peur d’eux-mêmes et ils emploient les mots « démocratie » à contresens pour se cacher à eux-mêmes leurs propres peurs. Habermas est en effet une des expressions philosophiques de ce double langage fondé sur la peur des « démons allemands » et européens. / / / Dans tout cela, je vois de l’excès, de la peur, de la fuite en avant et beaucoup de risque d’une réaction contre cela venue d’en bas, d’une réaction bête et dangereuse contre le double talk d’en haut.

    Désolé pour toutes ces idées en vrac dont la plupart mériteraient d’être nuancées, précisées, amendées. J’écris à coup de marteau, ce matin, sans doute par respect pour vous, pour Tremeur, pour Pierre, etc. : on doit à ceux qu’on estime de leur dire ce qu’on voit de notre petite perspective, même au risque de se tromper lourdement à son tour.

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    1. jean-Louis Vullierme

      La pensée est un art d’enlever autant que d’ajouter, aussi vos coups de marteaux sont bienvenus dans cette discussion. Je réponds dans l’ordre de votre bien acceptable désordre.

      1/ Vous exagérez matériellement la durée des guerres civiles républicaines, qui ne s’étendent jamais que de Sulla (-88) à Cléopâtre (-30). A l’époque impériale, la première année des 4 empereurs dure… 1 année (68-69), la deuxième et ses suites durent 4 ans (193-197), et c’est Dioclétien en 285 qui met fin aux troublés nés de l’année des 6 empereurs (238). Par la suite, la situation change du tout au tout avec la Tétrarchie du 4e siècle : Rome est simplement devenue trop vaste pour gouverner d’une seule main son Orient et son Occident, alors qu’elle subit de manière devenue permanente tous les assauts nomadiques, eux-mêmes confortés par l’Iran. Mais Justinien, au 6e siècle parvient encore à reprendre provisoirement l’Italie à des Goths pacifiés qui offrent la couronne …à Bélisaire, commandant en chef des troupes de Byzance. Au total, on observe une stabilité macroscopique inouïe jusque-là, qui n’existait pas antérieurement ni dans le monde artificiellement regroupé sous le nom de « celtique » ni dans les nébuleuses germaniques ou scythiques, vivant en partie non négligeable de pillages et donc d’un état de guerre permanent.

      2/ Votre ami berbère Augustin d’Hippone serait sans doute reste totalement inconnu de nous s’il n’avait été éduqué comme romain de la province d’Afrique et s’il n’avait intégré l’enseignement romaniste d’Ambroise de Milan. Il est vrai qu’il lui arrive de rouspéter contre Rome, mais d’abord parce que sa formation de rhéteur à fait de lui la « machine à controverses » que l’on sait.

      3) Si un rouleau compresseur avait réellement homogénéisé entièrement le monde antique, cela se saurait et notre conversation n’aurait pas lieu d’être. Rome a adopté la culture de ses sujets, d’abord les Etrusques mais principalement les Grecs, et tout son développement oriental vise à la reconstitution de la koinè hellénistique, qui, rappelons-le tout de même, s’entendait de l’Afghanistan à Marseille. Elle a su absorber partout les techniques de ses adversaires sans les leur interdire, à commencer par l’étrier. Et surtout en préservant les autonomies que vous tenez pour toujours trop limitées. Pourtant, en se bornant à exiger l’impôt et la contribution militaire des nouvelles conquêtes, limitant son exigence ethnique (essentiellement l’hygiène et le droit) aux élites, elle a mécaniquement laissé prospérer les cultures locales. La Palestine en fournit l’illustration qui a pu conserver tous ses caractères d’héritage hébraïque et iranien, dont les langues, aussi longtemps que le fronde fiscale et militaire ne s’est pas muée en rébellion endémique. On notera encore que si Rome a adopté le principe des croisements militaires (placer les troupes recrutées sur un front éloigné), elle n’a jamais adopté la technique impériale achéménide des déportations à visée de dissolution, la seule grande déportation qu’elle ait conduit étant celle des Burgondes qui était consentie : il s’agissait de sauver ce peuple des Alamans, ce que l’on fit en les installant le long du lac Léman et de la vallée du Rhône. Leurs descendants sont aujourd’hui francophones.

      4) Tous les peuples du monde subissent le tropisme des cultures dominantes, y compris les Romains, comme rappelé ci-dessus. Il est patent que l’effondrement des deux plus grands empires terrestres, le britannique et les français, à l’issue de la seconde guerre mondiale, a entraîné des conséquences particulières pour la France, puisque le nouvel empire était anglophone. Il devenait impossible de participer à la recherche scientifique internationale exclusivement en Français, et plus encore d’imposer à Bruxelles le Français comme la lingua franca qu’il n’était plus. Il en allait de même de nombreux domaines, à commencer par les affaires. Cela n’interdit nullement l’existence d’une pensée rédigée en Français, d’influence internationale, ce qui a été le cas, pour le meilleur ou pour le pire, de la « French Theory », et, de manière bien plus heureuse, de notre présente conversation 😉

      5) Le mot Pays n’est pas équivalent à celui de Nation. Il désignait naguère le Village, tandis que Nation désignait d’abord la communauté de personnes parlant une même langue en terre étrangère, qu’il s’agisse des Universités majeures ou de la Terre Sainte. Les unités politiques autonomes sont aujourd’hui les États. D’où l’amphibole rencontrée dans les fédérations : les États américains sont réputés souverains au sein de l’entité étatique non moins souveraine fédérale, ce qui n’est pas sans créer parfois d’intéressantes difficultés juridiques, par exemple en matière pénale. L’Allemagne est une Fédération, la Grande Bretagne aussi, et il apparaît de plus en plus clairement que c’est le cas d’un très grand nombre des pays européens, de la Belgique à l’Espagne et presque à l’Italie. Si se constituait au niveau de l’Union une unité politique autonome, une « politie », alors se poserait inévitablement la question de la réorganisation fédérative : la Catalogne, l’Écosse, la Bavière, la Flandre, la Corse, seront-elles des composants directs ou resteront-elles des composants de composants ? Bien fou qui voudrait le dire, et plus fou encore qui voudrait l’imposer a priori, sans consultations juridiques démocratiquement conduites.

      6) Il n’existe en Europe de démocratie, au sens du pouvoir de gouverner, qu’en Suisse, et encore il s’agit d’un système composite. Tous ou presque tous les gouvernements européens sont démocratiques au deuxième sens, celui d’un système de droit susceptibles de recours efficaces même contre les dirigeants (isonomie). Le régime le plus répandu est celui de la République (Commonwealth), qui peut parfaitement être présidé par un roi, ce qui est paradoxalement le cas quand on préfère rendre le système davantage parlementaire. Une république n’est jamais une démocratie pure au sens premier. Elle est l’organisation d’un duopole entre les élites (produits d’une forme ou d’une autre « d’élection ») qui gouvernement et le suffrage populaire qui les contrôle et peut les remplacer. C’est le système en vigueur généralement en Europe, sous une multitude de formes diverses, sauf pour…l’Europe elle-même, dont la structure est intergouvernementale, et donc la plus éloignée possible d’une démocratie même républicaine. C’est pourquoi il ne saurait y avoir de politie européenne sans un gouvernement responsable devant un parlement démocratiquement élu (un homme une voix). C’est ce que les européistes veulent réaliser, et ce que les nationalistes refusent, pour ne pas diluer d’un iota le pouvoir de leur État, quitte à se soumettre par impuissance, ce faisant, eux injonctions des empires extra-européens. Ces personnes préfèrent être premières dans leur village que secondes à Rome. C’est une forme d’hybris qui plait davantage aux apprentis dictateurs qu’aux démocrates, qui, eux, se protègent mieux que tout par le gouvernement indirect.

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      1. Yves Couture

        Cher Jean-Louis, quelques ajouts :

        1. Vous ne me convainquez toujours pas sur les « six siècles de paix ». Mais acceptons de parler en termes relatifs et non plus absolus. D’accord, relativement parlant, le monde a pu paraître pacifié, pour environ trois siècles, par rapport à ce qu’il était antérieurement.

        2. Même enjeu du sens absolu ou relatif des mots au sujet de la démocratie. Vous me rappelez avec raison que toutes les démocraties actuelles – en réalité, toutes les démocraties, comme l’avait bien vu Rousseau – ne méritent ce nom qu’en termes relatifs. Dans l’absolu, il n’y a pas de démocratie, si le terme veut dire le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Il n’y en a jamais eu et il n’y en aura jamais. Parlons donc en termes relatifs. Un système politique est plus ou moins démocratique, selon que le peuple y joue un rôle plus ou moins grand. Étant plutôt classique sur cette question, comme vous le savez déjà, je continue à juger pertinente les vues de Rousseau, Montesquieu ou Tocqueville sur la plus grande facilité à avoir une vie démocratique véritable dans les petites entités politiques que dans les très grandes. Le « indirect rule » a ses mérites, mais il n’a pas tous les mérites. Il contribue à une division du travail où une démocratie relativement forte peut s’occuper des petites affaires tandis qu’une élite assez peu démocratique dans son mode de sélection s’occupent des grandes. C’est l’analyse d’ailleurs que fait Tocqueville du fédéralisme américain : grand rôle du peuple dans les communes et quasi monopole des élites au niveau fédéral, même lorsque ces élites jouent la carte populiste.

        Ce type de division du travail s’instaure en Europe. Il tend à rompre avec le mode politique plus tumultueux des scènes politiques nationales, où la division du travail était plus facile à mettre en cause, puisque le cadre de discussion politique, y compris sur le plan linguistique, était plus unifié et donc plus propice aux conflits directs entre les groupes sociaux.

        3. Le rôle joué par la construction européenne dans la dévalorisation des cultures et des langues nationales est une très vaste question, sur laquelle il faudrait réfléchir sans a priori. Refuser de voir qu’il y a une dynamique en ce sens me semble un a priori.

        4. Dernier point. Je raisonne en politique à partir d’un point de vue pluraliste, que j’oserais peut-être appeler tragique si je ne craignais pas les effets de manche et la rhétorique excessive. Toute forme politique a ses avantages, ses inconvénients, ses risques. Je comprends qu’on puisse refuser de voir les inconvénients et les risques de la construction européenne, parce qu’on la juge nécessaire et globalement bénéfique. Mais je ne crois tout de même pas que ce soit de bonne méthode. Je demeure tocquevillien, sur ce point. L’ami de la démocratie doit lui montrer ses risques et ses inconvénients, pour que la démocratie soit plus forte et mieux informée sur elle-même. L’ami de l’Europe doit aussi penser ses risques et ses inconvénients, sinon on peut tomber dans la pensée unilatérale, qui s’appauvrit de ne pas prendre en compte d’autres perspectives.

        Pour finir, un mot de pensée « située », comme disent mes étudiantes. Je suis Canadien, Québécois. Le Québec n’est rien d’autre qu’une longue résistance à l’Empire et à l’assimilation. Nous sommes jeunes dans l’histoire du monde, mais nous sommes des vétérans dans une certaine forme de résistance. Et dans cette résistance l’existence d’une Europe qui croit en ce qu’elle a été et ce qu’elle est nous a toujours été nécessaire. Je suis autant que vous un fils de l’Europe, éloigné certes, mais fidèle, du moins je veux le croire. Et même plus précisément un fils de la France, éloigné mais fidèle, bien que bourru. Or le spectacle que nous offre l’Europe en ce moment, aussi bien politique que culturel, n’est pas à la hauteur de nos espérances et des nos nostalgies. S’il y a une pointe d’injustice dans mes analyses, elle tient en partie à cela. J’espère donc votre indulgence !

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  2. Jean-Louis Vullierme

    Pour ne pas prolonger cette discussion au-delà du seuil de patience d’un possible lecteur, et puisque nous sommes d’accord pour ne parler qu’en termes relatifs dans un domaine qui ne supporte pas l’absolu, je me bornerai à répondre sur le point saillant de votre dernière réponse : l’effet de taille sur la démocratie.

    Il y a, en effet un effet de seuil, qui est corrélé à la médiatisation (au double sens du terme). Oui, bien qu’elle puisse revêtir, le cas échéant, la une forme institutionnelle analogue à toutes les échelles, la démocratie rencontre rapidement la distorsion médiatique qui produit parfois les monstres populistes que l’on sait. Mais cette rencontre est si rapide qu’elle se manifeste dès que l’on s’élève au -dessus de la démocratie municipale, et même déjà dans les grandes villes. A moins donc d’envisager un monde pulvérisé en unité minuscules et autonomes, force est bien d’organiser une démocratie multi-échelle, et d’écarter le plus possible le gouvernement interétatique, qui est celui où la démocratie disparait virtuellement. Il n’y a donc d’autres solution que des exécutifs responsables, à chaque échelle, devant une représentation (ou directement sur certains points). Chaque niveau n’interfère autant que possible (il y a d’inévitables exceptions) qu’avec le précédent. Au niveau le plus élevé, il se passe la même chose qu’à celui des Etats plus petits, avec les mêmes inconvénients (comme la médiatisation), mais aussi l’avantage de pouvoir traiter à grande échelle les questions qui se posent à grande échelle. L’Europe souffre aujourd’hui de ne traiter qu’une partie des questions de grande échelle (commerciales principalement), même quand ces questions sont intriquées avec d’autres qu’elle ne traite pas elle-même (fiscalité, santé, défense, etc.). C’est un mi-chemin absurde qui conduit à la perte de contrôle démocratique. Le risque qu’elle présente aujourd’hui, n’est pas d’annihiler les cultures, qui le croirait sérieusement ici ? Il est de rester en cet état arrêté en chemin par des nationalismes ne présentant plus guère d’arguments rationnels.

    Et si le Québec veut un jour rejoindre l’Europe mieux réalisée, et préservant l’autonomie de ses membres, pourquoi ne le ferait-il pas ? 😉

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  3. Fortier-Beaulieu

    Deux remarques (et une troisième) :
    – Il s’agit ici de l’empire romain d’occident. L’empire romain d’orient a duré mille ans de plus ! Et était autant si ce n’est plus riche. Et assez stable.
    – L’islam en ses début était une hérésie chrétienne, en rébellion contre Byzance. En terre de césaropapisme, la meilleur forme d’opposition était théologique, et les querelles christologiques des conciles oecuméniques en sont l’exact reflet. L’accueil d’Omar en libérateur par le patriarche de Jérusalem montre la complexité de la situation ! L’ennemi était perse.
    – Enfin, comme l’a montré Adrien Candiard OP qui est à l’Institut dominicain d’études orientales, qui montre très bien dans son excellent petit livre « comprendre l’Islam » sous titré « et surtout pourquoi on n’y comprend rien », que tant qu’a duré l’Islam impérial, les orientaux de religion chrétienne ont vécu plutôt bien, et ce n’est que depuis la fin de l’empire ottoman, avec la naissance du nationalisme pro allemand des Jeunes Turcs puis de Kémal Atatürk et la création d’états nations un peu partout que s’est développé la persécution des chrétiens arméniens, grecs en Turquie, et nationaux un peu partout, sauf plus récemment lors de la période socialiste.

    Donc oui, l’empire est par nature multicultuel, voire multiculturel, ce qui est, le plus souvent source de paix. C’est encore plus vrai en Orient.

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  4. La stabilité de l’empire d’Orient est aussi un peu relative et s’est objectivement exercée sur un territoire de plus en plus restreint. Mais oui, j’avais signalé que impossibilité matérielle de gouverner l’empire d’un seule main, malgré la tentative de Justinien, avait engendré la dualité qui a permis une pérennisation.

    Oui, l’Islam est techniquement un christianisme puisque le Messie de l’Islam est Jésus (Issa), Mahomet n’étant que le dernier (le sceau) des Prophètes, s’exprimant sous la dictée de l’Archange hébraïque Gabriel. Mais à cette situation initiale succède une forte déviation, et le nazaréisme initial s’estompe, au point d’être désormais à peu près complètement occulté dans la prédication. La sortie impériale de l’Islam hors de la péninsule arabique, se fait en effet principalement contre l’Iran, mais n’épargne néanmoins pas Byzance qui y perd ses territoires méridionaux.

    Le mouvement Jeune Turc, né à Salonique, ville juive, le 14 Juillet 1889, se voulait universaliste et prenait comme modèle la Révolution Française. Les Arméniens n’ont d’ailleurs pas été percutés comme chrétiens mais en tant que « nation » ennemie de l’intérieur. A cette date, le nationalisme importé faisait déjà ses premiers ravages dans la région. A partir de la guerre de 14, il est devenu l’outil majeur de dislocation du Proche-Orient, ce dont le prix ne cesse de se payer chaque jour.

    Oui , je suis pleinement d’accord avec vous le multiculturalisme pacifié est un des apports de la romanité, tandis que le nationalisme ne vit que de l’homogénéisation artificielle et fictive d’une seule et même culture.

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    1. Yves Couture

      Encore quelques remarques sur les empires :

      1. Je peux comprendre la nostalgie pour les modèles impériaux dans leur phase (relativement) pacifiée. Mais il ne faut pas sous-estimer non plus la part de hiérarchie des peuples, des langues, des cultures, qui subsistait aussi bien à Rome, qu’à Bizance que dans les empires austro-hongrois, russe ou turc. Et même dans l’empire britannique, y compris au Canada, où la culture « officielle » du pays, jusque dans les années 1960, était « a vertical mosaïc », pour reprendre le titre du plus célèbre ouvrage de sociologie politique sur le Canada, avec au sommet de cette verticalité la prépondérance de l’élément « british ». Tous les empires étaient des « vertical mosaïc », avec au sommet de l’État des traits culturels, religieux et linguistiques favorisés, et à la périphérie des cultures et langues plus ou moins secondarisées.

      Ces vieux modèles impériaux sont donc en tension avec l’idée démocratique moderne, qui tolère mal de telles hiérarchies des peuples, du moins dans leur version explicite et légalisée. Ce n’est pas pour rien que la plupart de ces empires ont été emportés par le vent de l’histoire. Il s’agit donc d’une nostalgie un peu stérile.

      2. De plus, ces empires doivent être considérés dans leur évolution historique. Suggérer que Rome n’a pas contribué à rogner la diversité des langues et des moeurs, dans l’Antiquité, me semble un raccourci. Suggérer que l’Europe ne contribue pas à un phénomène du même genre me semble aussi un raccourci. Qu’une large parties des élites politiques de chaque pays fonctionne en anglais et se crée un monde commun relativement coupé des cultures nationales produit un effet de hiérarchisation linguistique qui entrera à son tour en tension avec le fait démocratique, y compris sous la forme perverse de phénomènes populistes de résistance à « l’Europe d’en haut. »

      Il faut peut-être avoir vécu soi-même dans de telles hiérarchies impériales pour bien en comprendre la dynamique. Or, la plupart des Français n’ont pas cette expérience historique. La France a été une nation et une culture « sûre d’elle-même et dominatrice », pour emprunter les mots de De Gaulle sur Israël. Ses élites projettent d’ailleurs ce vieux fond sur l’Europe, dont une partie du prestige vient de la promesse d’un maintien d’une participation à une vraie puissance, à l’échelle du 21e siècle. Cela ne se dit pas toujours ouvertement, car la puissance n’a pas bonne presse.

      3. Donc : les empires à l’ancienne avaient des qualités, mais c’était aussi des machines hiérarchiques. L’Europe est une expérience fascinante d’une sorte d’Empire démocratisé. Le Canada aussi, en un sens (par le côté multinational et multiculturel). Il est d’ailleurs curieux que les Européens soient à ce point fascinés par les États-Unis et à ce point désintéressés par le Canada. Sans doute, de nouveau, parce que c’est la puissance qui fascine, aussi bien militaire, qu’économique et culturelle. Mais les expériences modernes de fusion du multinationalisme et du multiculturalisme impérial avec des idéaux démocratiques sont des phénomènes complexes marqués par des tensions fortes entre les deux pôles. Des phénomènes souvent hypocrites, aussi. On surjoue officiellement l’égalité, au niveau étatique et public. (Comme la supposée égalité des langues en Europe, avec des traductions en… combien, 26 langues ?) Mais les dynamiques réelles de la société maintiennent ou recréent de la hiérarchie.

      On le voit en ce moment, où il y a une indéniable hégémonie économique allemande que renforcera le Brexit et le délitement de la France. Sur le plan linguistique et culturel, l’absence d’un hegemon clair crée un vide, et comme la nature a horreur du vide, c’est la culture américaine qui constitue de plus en plus le fond culturel commun des Européens. Un Italien et un Français des milieux urbains et branchés ont plus de chance d’écouter les mêmes séries sur Netflix que des connaître la culture contemporaine des autres pays européens.

      En un sens, la théorie politique des « empires démocratiques » reste à faire.

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  5. Il y a beaucoup de vrai, dans tout ceci, cher Yves. Oui, la théorie des formes démocratiques dans les espaces de dimension impériale reste à faire, et c’est pourquoi nous en entreprenons ici ensemble les modestes premiers pas.

    La hiérarchie des cultures et de puissances est un phénomène universel , dynamique et très complexe, qui se produit aussi bien, peut-être davantage, en l’absence de systèmes impériaux. Martial éprouvait une nostalgie pour pour une culture originelle mais fictive, moins impériale et moins hellénisée. Mais que serait-il arrivé à la culture grecque si Rome n’avait pas été conquise par son vaincu? Que serait-il advenu de la prédication de Paul de Tarse, citoyen romain judéen qui avait choisi de s’exprimer dans la langue de Platon, au nom d’un Dieu fait homme qui se référerait à un corpus hébraïque, tout en parlant la langue araméenne, courante aussi chez les Iraniens ? Que serait-il advenu des Burgondes sans l’empire romain ? Quel culture hunnique se serait-elle imposée hiérarchiquement en Europe? Que serait-il arrivé à la puissance française, face à une Grande Allemagne, hors du contexte d’unification européenne? De manière analogue, une lingua franca ne se décrète pas, et le croisement a bien eu lieu avec l’anglais avant que la France cesse d’être un empire mondial.

    Pour Netflix, je ne sais pas bien vous répondre, sinon que cette entreprise est responsable d’avoir connaitre mondialement la « Casa de Papel « , et que ce sont , de semblable façon, des empereurs kushans, venus de Chine puis installés autour de la mer noire, qui ont diffusé les principes de la statuaire grecque par leurs ateliers du Gandara 😉

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