Du pagliacisme, par Jean-Louis Vullierme


(NDLR: il y a deux ans, une discussion sur Facebook menée avec Jean-Louis Vullierme qui portait sur l’émergence de nouveaux personnages très médiatisés sur la scène politique européenne et internationale, l’avait inspirée et amené à concevoir cette nouvelle catégorie qu’est le pagliacisme. Il avait proposé sous forme d’un post publié sur Facebook une définition de cette catégorie que nous utilisons depuis lors et qui est reprise par certains car la boutade initiale se confronte à une réalité politique qui n’en finit plus de montrer la pertinence de la catégorie. Voilà pourquoi nous décidons de publier à nouveau cette définition car elle pourrait s’avérer utile à plus d’un et mérite d’être soumise à analyse. En effet, de nombreux Nérons au nez rouge semblent séduire chaque jour davantage de personnes et s’imposer sur nos écrans et par la suite dans nos urnes et même nos gouvernements. De nouveaux candidats « pagliacistes » ont fait leur apparition depuis juin 2018, date du post initial, alors que Donald Trump donnait déjà le meilleur de lui-même… Ainsi, Jair Bolsonaro, pour ne citer que lui, illustre combien un nouveau style s’impose bien, qui inspire de plus en plus hélas les acteurs évoluant dans le paysage médiatique et politique. Le pagliacisme obscurcira-t-il durablement nos horizons politiques ?)

Le Pagliacisme

En hommage au nouveau gouvernement italien, j’aimerais soutenir (sérieusement) l’utilité d’élargir la nomenclature politologique au « pagliacisme » (de « pagliaccio », italien pour clown), défini comme forme d’idiocratie consistant à porter systématiquement au pouvoir les personnes les plus incompétentes, sous l’égide d’un « matamore » (personnage de la commedia del arte, se vantant d’exploits impossibles).

Le matamore adopte des postures agressives en vue de solutions mirobolantes, imputant ses échecs à des complots ourdis contre lui ou ses électeurs. Par exemple, il prétend pouvoir effacer la dette publique de son pays, libellée dans une monnaie, par la simple émission d’une autre monnaie, ou endiguer immigration, drogues ou autre par la seule édification de murailles physiques, ou obtenir des concessions diplomatiques majeures sans contrepartie, ou accroître la démocratie en réduisant la séparation des pouvoirs, ou réformer le système pénitentiaire en en confiant la réflexion à un personnage médiatique notoire pour sa faiblesse d’esprit (comme Kim Kardashian aux Etats-Unis).

Le pagliacisme rencontre ses plus forts soutiens parmi les électeurs dont il contredit objectivement le plus grand nombre d’intérêts et qui participent à la vie publique sous forme de réactions émotionnelles à un spectacle consistant à défier certains groupes mal définis mais réputés disposer d’une puissance illégitime ou cachée. Le matamore et ses soutiens ignorent délibérément les faits, les sciences, la logique et la décence, présentés comme des illusions produites par des forces antagonistes.

La question est posée de savoir si le pagliacisme se réduit ou non à une forme anthropologique nouvelle du nationalisme, adaptée à l’âge télévisuel. Ma position est que ce n’est pas le cas. Le nationalisme n’était pas initialement un signal d’idiocratie, aussi longtemps que l’on ne pouvait mesurer l’ampleur de ses dévastations et son caractère foncièrement contre-productif. Il devient idiocratique devant l’ignorance ou la dénégation des faits. Le pagliacisme n’est enclin au nationalisme que parce que celui-ci lui permet d’inventer des solutions prodigieuses et irréalistes visant à s’accaparer la richesse d’autres pays. Mais le nationalisme en tant que tel n’implique pas universellement la préférence pour l’incompétence qui est un trait sine qua non du pagliacisme.

Sur le plan de l’imaginaire, le pagliacisme est corrélé aux divinités chthoniennes et au grotesque. Dans son cours de 1974-1975 consacré aux Anormaux, Michel Foucault suggère que le pouvoir grotesque n’est pas un signe de faiblesse mais au contraire de souveraineté renforcée. Il définit le grotesque comme le fait pour un individu de détenir par statut des effets de pouvoir dont ses qualités intrinsèques devraient le priver. Foucault ne propose pas d’explication à ce phénomène sur lequel il ne prend pas le temps de s’attarder. Mais je crois que l’on peut comprendre les choses ainsi: l’exhibition de signes de ridicule ou d’infamie, mauvais goût, stupidité, grossièreté, etc., normalement de nature à disqualifier quiconque, sont la preuve chez le détenteur du pouvoir suprême qu’il ne dépend d’aucun jugement et peut donc imposer inconditionnellement sa volonté. C’est en ce sens que l’ubuesque peut devenir le fin du fin du pouvoir dictatorial.

On peut ajouter qu’à l’âge contemporain, cet imaginaire est associé à celui des super-héros, personnages médiocres ou sous-estimés dans la vie courante qui révèlent les pouvoirs extraordinaires dont ils sont investis, et revêtent à cette occasion des tenues et des postures clownesques.

Malaparte est sans doute le premier à en avoir discerné certains traits dans son pamphlet anti mussolinien Muss (référence au latin ridiculus mus, la montagne qui accouche d’une souris). Mais c’est le cinéaste Mike Judge qui offre la première description de l’idiocratie dans le film de science fiction éponyme en 2006, présentant une inversion de la hiérarchie de l’intelligence.

Si toutefois le fascisme présente certains traits grotesques (Mussolini, Göring, certaines postures hitlériennes, etc.), le pagliacisme est un phénomène nouveau, puisque l’antagonisme grotesque est son caractère essentiel , et non plus un accessoire.

De même, le « populisme », si tant est que ce terme soit bien défini, est chez lui un dérivé de sa recherche de l’incompétence plutôt que sa source. Le paglacisme s’adresse principalement aux personnes les moins éduquées et à ce titre les moins aptes à discerner ses réclamations illogiques ou contrefactuelles. Mais il est parfaitement possible de concevoir de l’adopter des positions populistes sans pagliacisme, comme le fait le bolchévisme par exemple. Inversement, il est possible de manifester un pagliacisme non particulièrement populiste (Bokassa, Amin Dada).

Le pagliacisme représente la plus grande menace contre les démocraties parlementaires depuis l’émergence des doctrines de Parti unique. Il doit être nommé et analysé. Il doit être combattu de manière trans-partisane et internationale.

Jean-Louis Vullierme, philosophe.

3 réflexions sur “Du pagliacisme, par Jean-Louis Vullierme

  1. Jean-Louis V

    Depuis la date de publication du post initial, nous avons assisté à un triomphe pagliaciste là où cela semblait impossible , comme en Grande-Bretagne. Le moment paraît presque venu d’esquisser une histoire du pagliacisme. Berlusconi est-il le cas 0 ? S’il l’est, il est à noter que la pagliacisme n’a pas été jusqu’ici porté par les footballeurs eux-mêmes, malgré leur notoriété et l’enthousiasme populaire extrême qu’ils soulèvent. Il est à noter que si ni Paolo Mandini ni Francesco Totti n’ont participé au mouvement, au moins d’une façon visible, la raison en est peut-être que le sportif de haut niveau dispose d’une expérience personnelle précise de la différence entre le show et la réalité. Or, c’est justement l’effacement de cette frontière qui conditionne le pagliacisme, permettant à des personnages sans mérite indépendant du show, comme ceux de la télé-réalité, de prendre la lumière pour déployer leur farce sinistre.

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  2. Jean-Louis V

    Éléments pour une Histoire du Clown triste devenu maléfique

    Le thème bientôt majeur du clown triste s’introduit au XIXe siècle en France par l’importation du Pierrot de la Commedia dell’Arte.

    On le rencontre dans la peinture: Hippolyte Chevalier, Gavarni, Daumier, Thomas Couture, Manet, Doré…. Dans la littérature: Stendhal, Latouche, Nodier, Hugo, Gautier….Dans
    le spectacle: Deburau…

    Le thème se rapidement décline de manières très variées mais d’abord sous l’angle de la mélancolie, de l’errance (le saltimbanque), de la déchéance sociale et de la non reconnaissance de l’artiste.

    Le drame romantique s’en empare comme d’un personnage nouveau, absent de la littérature classique, propre à exprimer le mépris existentiel subi par le pauvre. Il devient aussi la première figure de l’artiste maudit.

    La nécessité d’une reconnaissance de cette non reconnaissance est l’objet de la nouvelle de Henri de Latouche; « Clément XIV et Carlo Benazzi » qui rapporte la correspondance apocryphe de deux amis d’enfance, l’arlequin Carlin et le Pape Clément XiV, créateur des des Musées du Vatican, admirateur de Copernic, Newton, Buffon, amant des mathématiques, protecteur des Juifs et adversaire des jésuites qu’il finit par interdire dans le Bref Dominus ac Redemptor.

    Le Clown triste subit une translation tardive vers le Clown maléfique aux États-Unis, mais par un lien direct avec Victor Hugo: l’adaptation en 1928 par Paul Leni de « L’Homme qui rit ».

    La criminalisation du Clown triste date du tueur en série John Wayne Gacy qui commence ses meurtres en 1972. A partir de cette date, nait une genre nouveau dont Stephen King est l’initiateur (« Ca » 1986) et qui envahit le cinéma d’horreur.

    La réunion de toutes le thématiques précédentes avec le mouvement social s’effectue par la BD puis le cinéma: « Batman: The Killing Joke », « V pour Vendetta », « Joker » ( mais aussi de manière jubilatoire et pacifique dans « Casa de Papel »).

    Le pagliacisme de type salvino-trumpien s’en nourrit sous une forme institutionnelle de tendance autoritaire, en lien ou non avec des formes revendicatives anti-institutionnelles (Liberate Wall Street et Gilets Jaunes) .

    Must the show go on?

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  3. La lecture du livre paru en 2019 de Giulano da Empoli, « les ingénieurs du chaos », décrit bien ce mécanisme qui a amené au pouvoir en Italie le mouvement 5 étoiles avec, à sa tête, un Beppe Grillo qui était un humoriste en vogue sans aucune expérience politique.

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