De Rome à Bruxelles, le gouvernement indirect comme principe de construction politique. Par Jean-Louis Vullierme, philosophe.

(NDLR : ce petit billet est un extrait d’une conversation née sur Facebook entre Jean-Louis Vullierme et Yves Couture, tous deux philosophes politiques. Nous proposons que la discussion se poursuive ici car elle aborde un sujet d’importance au cœur de la construction européenne. En soulignant l’importance du gouvernement indirect dans la construction européenne, Jean-Louis Vullierme montre qu’elle peut en constituer le principe fonctionnel assurant à l’UE d’éviter les risques de dislocation ou d’affrontement, comme la tentation de l’hyper-centralisation du pouvoir. C’est à discuter ! )

La question impériale romaine mérite d’être reposée. Nos civilisations sont devenues irénistes sur le principe, mais au sens limité où elles n’entendent plus faire la guerre sur leur propre territoire. Elles font toujours la guerre à distance : Proche-Orient, Libye, Mali. Elles font la guerre aux frontières en cas de besoin comme l’ont confirmé, il n’y a pas si longtemps, les guerres de sécession balkaniques. Elles non pas non plus perdu entièrement leurs tentations de guerre civile, ce dont les États-Unis offrent une illustration. En Europe, toutes les visées multilatérales restent fondées sur le souvenir extrêmement vif encore et traumatique des guerres mondiales. Toute l’histoire moderne et prémoderne de l’Europe est structurée par des conflits longs et majeurs, avec des pics nombreux: guerre de 100 ans, guerre de 30 ans, guerre de 7 ans, Guerres de la Révolution et de l’Empire, guerres franco-allemandes, non limitativement.

C’est dans ce contexte qu’il convient d’appréhender l’archétype romain. L’Empire a offert le dernier état de paix durable en Europe occidentale: six siècles , en prenant les limites les plus étroites, sans inclure les prolongements carolingiens. Il a du même coup produit une homogénéisation culturelle incomplète mais indéniable, par la généralisation de son droit ou de ses dérivés, l’expansion de sa religion adoptive, le développement d’une infrastructure routière à une échelle sans précédent, et une aptitude à intégrer les forces hostiles, ce dont la fusion gothique est la plus frappante illustration, suivie de l’absorption des vikings. L’Islam aura été, au bout du compte, le seule de ces forces se montrant irréductible et non absorbable, sauf par l’empire russe qui s’est lui-même toujours pensé sous le modèle romain.

Face à ces vertus de pacification, il existe naturellement un passif, celui de la force militaire requise pour construire et préserver un empire aussi vaste. C’est la raison pour laquelle on a périodiquement reproché à la Pax Romana d’être une paix des cimetières. Ce grief est à la foi juste et injuste. Les Romains possédaient incontestablement une culture militaire, déployée implacablement. Mais ils possédaient aussi une culture de l’expansion par absorption plutôt que par anéantissement. Ils étaient largement indifférents à l’origine des personnes. Non seulement les premiers sénateurs gaulois sont entrés à la Curie avec leurs braies avant Auguste, mais le premier millénaire de la fondation de Rome a été célébré sous la présidence de Philippe l’Arabe, membre de la dynastie syrienne des Sévères. L’Empire, chaque fois que possible, a accordé de libertés municipales et s’est appuyé sur des royaumes vassaux qu’ils ne cherchaient pas à altérer, s’ils acceptaient une contribution militaire et fiscale en échange de la paix.

En d’autres termes, Rome a introduit en Europe le principe du gouvernement indirect qui offre un levier de pacification combinée à l’autonomie interne. La féodalité est est la forme dégénérée qui émerge avec la dissolution de l’Empire. C’est ce legs du principe de l’autonomie interne dans un ensemble stabilisé qui représente aujourd’hui encore le principal enjeu de la construction européenne. Le gouvernement indirect est peut-être la seule formation possible qui préserve la paix à grande échelle et soit compatible avec la forme républicaine et la démocratie qui en est une des versions. Le citoyen peut exercer sa volonté, et de façon analogue sur chacun des niveaux emboîtés : la ville, la région, le pays, la fédération. Chacune de ces formation s’exerce à son propre niveau, sans intervenir directement dans les transactions politiques du niveau inférieur à elle.

C’est également un moyen, et peut-être le seul, de prévenir un gouvernement bureaucratique unifié. A l’heure où nous parlons, l’héritage nationaliste, qui tire ses longues racines de la dislocation de l ‘Empire romain et de l’étatisme moderne, est l’unique obstacle à cette formation, seule apte à offrir à chaque enjeu la taille critique qui lui correspond, sans imposer une homogénéisation culturelle et politique délétère.

NB. Il n’est nullement question de suggérer une reconstitution quelconque de l’empire romain. Celui-ci n’est évoqué que pour son apport du gouvernement indirect, une notion hélas presque absente de la réflexion politique en Europe. Mon principal argument est que la démocratie est compatible avec un espace géopolitique de dimension continentale. La seule condition est de faire du citoyen l’unité politique de base exerçant sa magistrature simultanément à des échelles multiples et de structure analogue. La plus évidente est l’élection directe d’une assemblée représentative devant laquelle l’exécutif est responsable. Cette forme peut-être reproduite, comme c’est fréquemment le cas aujourd’hui, au niveau de la ville de la région, du pays, mais aussi, et c’est le manque à combler, de l’organisme fédératif. Aucune de ces entités n’interfère par principe avec les transactions politiques des niveaux inférieurs, sauf pour les affaires qui relèvent strictement de son domaine à l’exclusion des autres. L’Europe est à présent une entité intergouvernementale dont la démocratie est par construction absente, les gouvernements des pays exigeant de conserver chacun leur monopole étatique hérité. Il s’en suit que ses décisions sont prises sans légitimation démocratique. Les pays qui la composent lui refusent, parce qu’ils le peuvent, non seulement des ressources propres, mais encore toute autonomie dans les domaines qui relèvent naturellement d’un niveau fédératif, tels que défense, immigration, politique monétaire et fiscale, sécurité des frontières , lutte anti-terroriste, contre-espionnage et protection civile continentale. Étant à mi-chemin d’une union fédérative, l’Europe se comporte ainsi comme un Commonwealth suradministré disposant à la fois d’un déficit et d’un excès de pouvoir Ces deux maux trouveraient un remède immédiat si le dernier pas est effectué. Ceci n’entraînerait aucune menace sur la diversité ethnique et culturelle du continent, ni sur l’autonomie des politiques conduites à chaque autre niveau, mais ferait sortir l’Europe de l’état de faiblesse politique et d’impréparation aux dangers dont elle souffre au premier regard. Jean-Louis Vullierme.

La cour de justice de l’UE, seule à réagir face à la Hongrie et la Pologne ? Par Filipe Marques.

Filipe Marques est un juge portugais et est le président de MEDEL (Magistrats Européens pour la Démocratie et les Libertés), une association qui promeut les droits fondamentaux et l’Etat de droit et qui regroupe 23 associations nationales de magistrats, juges et procureurs issues de 16 États européens, et qui représente 18 000 magistrats. Il revient dans cet entretien sur ce qu’il qualifie de démantèlement de l’Etat de droit à l’oeuvre en Hongrie et en Pologne, et explique les réponses que les institutions européennes et la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) ont apporté à ce problème qui menace les valeurs sur lesquelles repose l’Union européenne.

Il explique également comment la CJUE est celle qui, par ses décisions, permet de réagir dans l’UE face à certaines dérives à l’oeuvre dans certains Etats, quand la volonté politique des pays membres manquent ou qu’il ne sont pas en mesure d’agir. Elle participe ainsi à la construction d’un cadre juridique européen qui s’apparente à une « constitution judiciaire » européenne.

Noé Debré, créateur de la série TV Parlement : « les institutions détestent afficher le conflit »

Dans cet entretien Cosmocène, Noé Debré, réalisateur et scénariste, nous parle de la série télévisée « Parlement » qu’il a créée et qui est diffusée depuis début avril sur france.tv, la plate-forme de diffusion de France Télévisions.

Cette discussion est aussi l’occasion de parler avec lui de communication sur l’Europe et les institutions européennes, et d’aborder quelques recommandations sur ce que l’UE serait bien inspirée de faire pour contribuer à rapprocher les citoyens européens de leurs institutions.

Europe in the Time of Coronavirus: for a European coalition of the willing? By Shahin Vallée

Shahin Vallée, researcher at the German Council on Foreign Relations (DGAP), explains in this Cosmocene interview how monetary mutualisation implies for Eurozone states to agree to a budget mutualisation. The time has come to do so in a context of economic crisis resulting from the COVID-19 epidemic. It is a matter of securing the future of the EU.

The 27 should agree on this principle, but if they do not manage to do so, a smaller group of countries, a « coalition of the willing », should be able to go ahead on its own for the time being.

L’Europe au temps du coronavirus : pour une « coalition européenne de bonne volonté » ? Shahin Vallée

Shahin Vallée, chercheur au Conseil allemand des relations étrangères (DGAP), explique au micro de Cosmocène comment la mutualisation monétaire implique pour les Etats de la zone Euro de consentir à une partie de mutualisation budgétaire, et que le moment est venu de le faire dans le contexte de la crise économique résultant de l’épidémie de COVID-19.

Il s’agit d’assurer l’avenir de l’UE. Les 27 doivent donc parvenir à s’entendre sur ce principe. Mais si tel n’est pas le cas, un groupe de pays plus restreint, une « coalition de bonne volonté », devrait pouvoir le faire à sa seule échelle pour l’instant.

Europe in the Time of Coronavirus: on solidarity, by Francesco Saraceno

You have 3 minutes ? Listen to Francesco Saraceno, deputy department director at OFCE-Sciences Po in this short interview, explaining the difference between the so-called « solidarity » that the EU would lack, and a joint EU effort that has to be implemented and that would benefit to every member State. In his view, these are two different things. The problem at stake is not a moral one, it is political question that has to be answered.

L’Europe au temps du coronavirus : l’Europe parvient-elle à se coordonner ? Entretien avec Alberto Alemanno

Alberto Alemanno est professeur de droit à HEC Paris, où il est titulaire de la Chaire Jean Monnet. Il est aussi le fondateur de The Good Lobby. Il nous explique ici son point de vue sur l’état de la coordination européenne dans la crise du COVID-19 sur le plan sanitaire et sur le plan économique et monétaire.
Il termine en expliquant que la balle est dans le camp d’Angela Merkel, alors qu’elle s’apprête à quitter la scène politique bientôt, le moment serait-il venu pour la chancelière d’accepter que les problèmes transnationaux qui se posent à l’Europe exigent qu’elle dispose d’instruments à la juste échelle ?

La question est posée !

L’Europe au temps du coronavirus : quelle réponse à la crise économique ? Entretien avec Francesco Saraceno.

L’Europe manque-t-elle de solidarité dans sa réponse économique à la crise ? L’opposition entre Etats du Nord et du Sud, largement médiatisée, voit-elle s’opposer des Etats qui sont favorables à une telle solidarité à ceux qui ne le sont pas ? Ou bien faut-il dépasser cette vision morale ? Et se dire plutôt que ce qui manque, ce n’est pas la solidarité, qui s’est malgré tout exprimée à la faveur de la crise, mais c’est une solution concrète et commune, qu’on doit qualifier de fédérale, aux problèmes économiques que pose l’épidémie aux 27 ?

Francesco Saraceno est directeur adjoint du département des études de L’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Dans cette vidéo, il analyse la réponse que l’UE a apporté jusqu’ici à la crise économique qui résulte de l’épidémie de COVID-19. Il nous explique cela en revenant sur ce qui a été décidé et en esquissant ce qui pourrait, ou devrait, être fait pour aider l’UE à faire face à la crise et rebondir. C’est tout à fait éclairant.

(n’oubliez pas de vous abonner à la chaîne YouTube si vous appréciez ces vidéos, grâce vous en sera rendue !)

L’Europe au temps du coronavirus : le cas néerlandais

Nouvelle livraison de Cosmocène !
Nous poursuivons notre série sur l’Europe au temps du Coronavirus. Cette fois-ci, après l’Italie, il s’agit de s’intéresser aux Pays-Bas avec Stefan de Vries, correspondant à Paris d’Euronews et de RTL Pays-Bas. Il est important de l’écouter car les éclairages sur les Pays-Bas sont plus rares, et les caricatures sont d’autant plus faciles.
C’est assez largement le cas en ce moment alors que La Haye est montré du doigt par beaucoup, du fait de sa prétendue insensibilité aux difficultés d’autres pays européens frappés par la crise, notamment plus au sud, et singulièrement de l’Italie. Essayons de comprendre avec lui ce qu’il en est, et de démêler le vrai du faux.

L’Europe au temps du coronavirus : le cas italien

Cosmocène vous propose une série de vidéos sur l’Europe au temps du coronavirus. Le propos est de s’intéresser à l’impact de l’épidémie pour l’Europe au travers d’exemples nationaux et de réflexions plus générales sur l’impact de la crise pour toute l’Union européenne, en particulier au niveau économique.

Nous commençons aujourd’hui cette série avec un entretien en compagnie de Jérôme Gautheret, correspondant pour le journal Le Monde à Rome, qui nous livre ses impressions sur la crise du point de vue italien et ses impacts sur la relation que le pays entretient avec l’UE.

Depuis quelques semaines en effet, le pays est traversé par une colère assez profonde qui semble affecter tout l’arc politique au regard de l’Europe au sens large, et en particulier de certains partenaires jugés peu enclins à vernir au secours du pays qui se trouve à nouveau au premières loges de la crise. Comme lors de la précédente crise dite « migratoire »à laquelle l’Union avait dû faire face, l’Italie a été la première à être touchée par l’épidémie et paye un lourd tribut. Cette fois-ci pourtant, le choc est symétrique, mais certains Italiens semblent penser que son traitement est loin de l’être. Qu’en est-il vraiment de ce sentiment d’abandon face à une solidarité en panne ? Est-il justifié ou instrumentalisé ? Nous en discutons avec Jérôme Gautheret.